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Favoriser l’inclusion des enfants en situation de handicap

Fonder une société inclusive : c’est l’objectif de nombreux professionnels de l’éducation et de l’animation, afin de garantir à chaque enfant une place pleine et entière dans la société. Mais comment faire, concrètement, pour que les enfants en situation de handicap aient accès aux mêmes espaces que tous les autres enfants ? Que faire en tant que parent, quand les portes de l’école ou de l’accueil de loisirs se ferment devant son enfant ? Comment l’éducation populaire permet-elle d’aller vers une société plus inclusive ?

On en parle avec Laurie Centelles, responsable du Pôle d’Appui et de Ressources à l’Inclusion de l’association Léo Lagrange Méditerranée.

Qu’est-ce qu’une société inclusive?

Avant, dans le secteur du handicap comme dans d’autres secteurs, on parlait beaucoup d’intégration. Intégrer, ça suppose un mouvement de la personne en situation de handicap vers son environnement. Toute l’énergie, l’effort à déployer, était porté par la personne elle-même pour s’adapter à son environnement.

L’inclusion, c’est différent. Dans une société inclusive, on va partager l’effort : il y a une adaptation réciproque entre la personne et son environnement. Une société inclusive doit permettre à une personne vivant une situation de handicap de pouvoir vivre et avoir accès à des services et des droits comme tout un chacun. Sa situation de handicap sera amoindrie par les adaptations proposées par son environnement physique et social.

Ce changement est très important, car ce n’est pas sur la personne que repose tout l’effort à produire : l’environnement a son rôle à jouer !

Concrètement, comment construire une société inclusive ?

Dans les textes, dans la formation des professionnels, dans les moyens économiques, il y a une volonté de tendre vers une société inclusive. Mais dans sa mise en application, pour un parent d’enfant en situation de handicap, cette inclusion est parfois à géométrie variable.

Par exemple, la famille d’un jeune enfant présentant un lourd handicap (infirmité motrice cérébrale, troubles sensoriels sévères, etc.) rencontrera beaucoup plus de difficultés pour faire accueillir son enfant en crèche ou par un assistant maternel.

Au-delà de la crainte issue du fait de ne pas connaître les besoins liés au handicap, les assistants maternels disposent d’un agrément pour un nombre défini d’enfants accueillis. Actuellement, un enfant en situation de handicap occupe une place d’accueil même si son accompagnement va nécessiter plus d’attention, de stimulation et de soins. Les professionnels de ces accueils individuels peuvent craindre de ne pas avoir assez de temps à lui consacrer et ne pas savoir s’y prendre, de ne pas être suffisamment épaulés pour accueillir cet enfant.

Seulement 11% des enfants suivis par des centres d’action médico-sociale précoce âgés de 0 à 6 ans sont accueillis par les assistants maternels alors que ce mode d’accueil individualisé est une réponse pertinente pour les familles les plus fragilisées.

C’est un premier obstacle à franchir pour les parents pour garder leur emploi ou pour socialiser leur enfant. Les Relais d’Assistants Maternels et les services de protection maternelle et infantile (PMI) ont un rôle important à jouer pour impulser, soutenir et conseiller l’ensemble des professionnels de la petite enfance.

Au niveau de l’accès à l’école et à la vie collective, des efforts ont été faits pour l’accueil des enfants mais il y a encore beaucoup de travail à déployer pour rendre accessible les apprentissages tout autant que la vie sociale dans une classe. Dès lors qu’un enfant manifeste des troubles du comportement et / ou présente des troubles de la communication ou des interactions sociales, les enseignants se trouvent parfois démunis malgré la présence des AESH (accompagnants des élèves en situation de handicap).

Hélas, la formation et le partage d’expérience ne sont pas encore au rendez-vous entre les enseignants des classes ULIS (Unité localisée d’inclusion scolaire) et des classes traditionnelles. Le statut des AESH n’est pas suffisamment reconnu, ce qui conduit à des pénuries d’accompagnement à chaque rentrée scolaire, faute de personnel. A titre d’exemple, les enfants avec un trouble du spectre autistique sont seulement 20% à être scolarisés.

En conséquence, par manque de moyens humains, de ressources pédagogiques et de formation pour les enseignants et les AESH, des enfants en situation de handicap sont exclus du système scolaire.

Ce n’est ni normal, ni légal au regard de la loi de 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées et de la loi de 2008 sur les dispositions d’adaptation au droit communautaire dans le domaine de la lutte contre les discriminations

Quelles solutions pour les parents d’enfants en situation de handicap dans ce contexte ?

Je crois que la première chose c’est de faire valoir ses droits. Connaître vos droits et ceux de votre enfant, c’est votre meilleur levier face à des arguments irrecevables et en l’absence de proposition de projet d’accueil au regard de la loi.

Vous pouvez vous rapprocher d’associations de familles et de personnes concernées, comme l’association Valentin Haüy, pour les personnes avec une déficience visuelle, l’association HyperSuper, pour les enfants avec le trouble du déficit de l’attention avec / sans hyperactivité, Autisme France pour le spectre de l’autisme ou encore l’association des Paralysés de France, qui s’est aujourd’hui élargie à tous types de handicaps.

De plus en plus de parents saisissent également le Défenseur des Droits lorsqu’une situation illégale se présente. Le handicap et l’état de santé représentent 18,4 % des saisines relatives aux droits de l’enfant adressées au Défenseur des droits en 2018. Il faut vraiment que ce soit un réflexe, dès que vous faites face à un refus pour une inscription en structures de droit commun, en crèche, sur une activité périscolaire, par exemple. Car les refus sont souvent motivés par des arguments du type : « on n’a pas les moyens », « on n’est pas formés », etc. Or ces arguments ne tiennent pas d’un point de vue réglementaire.

Il est impossible de refuser un enfant sans avoir pris le temps de proposer des « aménagements raisonnables » tenant compte des besoins de l’enfant, des attentes des parents et des possibilités pour la structure. Le professionnel doit développer des habitudes de travail : faire des observations pendant l’accueil en présence ou non des parents, se rapprocher de professionnels qui prennent en charge l’enfant, imaginer des adaptations et mobiliser des stratégies qu’une équipe met déjà en place pour accueillir dans les meilleures conditions possibles.

Refuser l’inscription sans proposition de projet, ce n’est pas possible et de plus en plus de parents le savent.

Qu’en est-il de l’accès aux loisirs ?

Si on prend l’ensemble des enfants qui reçoivent l’Allocation d’éducation de l’enfant handicapé (AEEH), seuls 0,28% d’entre eux sont accueillis dans un accueil de loisirs… C’est effarant !

Ce sont donc des enfants qui vont, le mercredi et pendant les vacances, fréquenter des structures médico-sociales ou suivre des prises en charge en libéral. Idéalement, il faudrait que ces enfants côtoient d’autres enfants dans les structures classiques pour développer la socialisation et l’autonomie. En plus, la plupart des structures médico-sociales ferment l’été, contrairement aux structures classiques d’animation.

Certains parents vont s’orienter vers l’accueil de loisirs de proximité. Soit vous jouez la carte de la transparence en expliquant le handicap de votre enfant, soit vous ne le signalez pas puisque vous êtes fatigués des fréquents refus essuyés ou des réactions de craintes. Avec un directeur sensibilisé sur cette question, cela sera plus facile. Mais l’accueil de ces enfants ne devrait pas reposer sur le bon vouloir du directeur !

Vous pouvez vous diriger vers des associations qui ont un projet de loisirs inclusifs affiché comme Loisirs Pluriel, qui porte au cœur de son action l’accueil des enfants différents parmi les autres enfants à raison d’un tiers d’enfants en situation de handicap et deux tiers d’enfants dit « ordinaires » (c’est le mot utilisé même si tous les enfants sont extraordinaires!)

Nous l’avons aussi vécu pendant cinq ans avec l’accueil de loisirs adapté Le Kaléidoscope de l’association Léo Lagrange Méditerranée, qui était un lieu tremplin pour des enfants avec des troubles autistiques (un lieu aujourd’hui fermé, ndlr). C’était à la fois un milieu protégé pour ces enfants, avec un taux d’encadrement individualisé et des espaces aménagés pour respecter leurs besoins sensoriels et de calme. Toutefois, ces enfants avaient une vie collective avec les enfants de l’accueil de loisirs municipal, puisque qu’ils partageaient ensemble la cour, la cantine et des activités.

En tant que parents, comment préparer ses propres enfants à ces rencontres avec des enfants en situation de handicap ?

Chez les enfants, c’est magique ! Ce ne sont pas des jolis mots ou des idéaux : les enfants s’adaptent très vite pour interagir et jouer ensemble. Si un enfant est confronté à un comportement impressionnant ou angoissant, à partir du moment où un adulte est en capacité de lui expliquer, cet enfant va comprendre très vite et jouer sans crainte avec l’autre enfant en situation de handicap. Il n’y a aucune inquiétude à avoir : vous devez faire confiance aux professionnels et être à l’aise pour poser des questions si vous êtes inquiets.

Aujourd’hui, l’éducation positive encourage au développement des compétences sociales altruistes de nos enfants : apprendre la solidarité, la bienveillance et l’empathie. Mes cinq années d’expérience dans la démarche de loisirs inclusifs me font dire que c’est la meilleure façon pour un enfant de développer son cerveau social ! Un cerveau à l’écoute, qui analyse, raisonne, pose des questions et gère ses émotions. C’est très bénéfique pour tous les enfants.

Pourtant, certains parents ont des craintes…

Ces craintes, sont « instinctives » : peur de l’inconnu, inquiétudes de risques de violence pour leur enfant. Ce sont souvent des préjugés liés au handicap, parfois très éloignés des profils des enfants accueillis. Les parents redoutent les troubles du comportement qui ne sont pas une caractéristique des enfants en situations de handicap. Ces comportements sont une expression de stress, de fatigue et de difficulté à communiquer : presque toujours liés à un déclencheur que l’on peut anticiper. Si le professionnel l’explique aux enfants et aux parents alors ce n’est plus traduit comme de la violence mais plutôt comme un enfant qu’il fallait rassurer ou aider, c’est un premier pas.

Pour le confort et le respect de tous, il me semble que ce n’est pas aux parents de l’enfant en situation de handicap d’expliquer un comportement inadapté aux autres parents, mais c’est bien aux professionnels de rassurer et de montrer que tout est mis en œuvre pour que chacun trouve sa place avec des différences. Si des parents disent « j’ai entendu que cet enfant pouvait jeter des objets et j’ai peur », c’est aux professionnels d’expliquer ce qui est mis en place, comment les enfants sont accompagnés, etc. C’est l’occasion également de parler des loisirs pour tous, de la convention des droits de l’enfant, des droits nationaux et internationaux des personnes handicapées, etc. C’est à ce moment-là qu’on permet le changement de mentalité : c’est le rôle de l’éducation populaire ! Et cela s’applique à tous les enfants : ceux qui sont en situation de handicap, mais aussi ceux qui vivent dans des conditions précaires, ceux qui viennent d’un autre pays, etc.

Que peut l’éducation populaire pour aller vers la société inclusive ?

Nous sommes là pour donner une perception du monde différente, transformer notre cadre de lecture. Le préjugé, c’est une construction sociale nourrie par des expériences que l’on généralise à tort de façon non consciente. Si nous vivons des expériences négatives, on développe des craintes qui s’associent à des préjugés. Vivre des expériences positives peut modifier nos préjugés : alors imaginons des astuces ! Inviter les parents à un goûter de fin de vacances ou une exposition collective pour qu’ils se rencontrent avec ou sans handicap ; organiser des affichages pour sensibiliser sur les handicaps, initier des soirées débats avec les enfants pour qu’ils en parlent à leurs parents, etc. On va essayer de semer des graines pour inviter les personnes à changer d’état d’esprit.

Par exemple, sur le Kaléidoscope, on avait invité les parents des deux centres (le centre de loisirs adapté et le centre de loisirs municipal, ndlr) à une exposition photo. Certains ont découvert à ce moment-là que des enfants en situation de handicap partageaient des temps avec leurs enfants. Ils ont pu dire : « Je ne savais pas et j’ai un peu honte de le dire, mais ça me fait peur. ». Mais leurs enfants veulent qu’ils viennent à l’expo, alors ils viennent, et ils rencontrent les autres parents, ils parlent, ils évoluent.

L’éducation populaire est une réserve formidable de techniques, c’est une boîte à outils pour les parents et les professionnels. Tout ce qu’on fait avec les enfants en situation de handicap peut être utile pour les autres enfants. Il faut arrêter de les enfermer dans des cases ! On peut chercher des solutions ludiques, des pistes éducatives, des activités adaptées, non pas pour « un enfant en situation de handicap » mais pour tel enfant qui a une difficulté à écouter en se posant ou tel autre qui a du mal à maîtriser ses émotions, qu’il soit en situation de handicap ou non !


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Laurie Centelles est formatrice sur les troubles socio-cognitifs et compétences psychosociales de l’enfant et responsable du Pôle d’Appui et de Ressources à l’Inclusion « Kaléidoscope » dans le réseau Léo Lagrange.


Les ressources éducatives pour favoriser l’inclusion :

À lire :

  • L’article de Laurie Centelles dans la revue Empan : « Et si l’accès aux loisirs des enfants en situation de handicap enclenchait un cercle vertueux ? ».
  • Le rapport de la mission nationale « Accueils de loisirs et handicap ».
  • Les petites victoires, bande dessinée sur la tendre relation entre un père et son fils autiste.
  • Ce n’est pas toi que j’attendais, un récit autobiographique en BD, où un père raconte la naissance de sa fille porteuse de trisomie 21.

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